Le cas Onfray

Michel Onfray se revendique « de gauche ». Pourtant, il n’a de cesse de critiquer « la gauche » telle qu’il la voit aujourd’hui, et affiche des positions qui, lorsqu’elles ne rejoignent pas purement et simplement celles de la droite (voire de la droite de la droite), en reprennent ouvertement les thématiques. Alors, de gauche, de droite, d’extrême droite ?… C’est à l’aide de notre grille d’analyse que nous allons tenter de cerner le cas Onfray. En exploitant une source que tout un chacun peut consulter : les enregistrements de sa chronique hebdomadaire de cinq minutes sur France Culture : Le monde selon Michel Onfray.

Commençons par ce qui paraît le plus évident : son positionnement sur l’économique et le social.

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Michel Onfray dit appartenir à la « gauche antilibérale » et « autogestionnaire » (chronique du 30/01). Il dénonce un monde « où le marché fait la loi » (le 12/12), est favorable à la diminution et au partage du temps de travail, et estime que « les décroissants ont raison sur un certain nombre de sujets » (20/02). A propos d’un éventuel « revenu universel », il dit qu’il faut être « pragmatique » et d’abord donner à ceux qui en ont besoin. Sur l’économique et le social, il se situe donc, sans surprise, à gauche, mais sans être pour le tout-Etat (« l’Etat est là pour garantir l’absence d’Etat », 30/1).

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Sur notre deuxième axe, les manières de vivre, son positionnement à gauche est moins net.

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M. Onfray se dit « libertaire » (24/10) : il considère qu’il n’y a rien au-dessus de la liberté, la liberté n’étant pas pour autant « la licence » (« faire ce que je veux quand je veux »). Il se distingue donc des adeptes du « laisser-faire » intégral. Par exemple, il fustige la gestation pour autrui (louer son utérus, une « marchandisation du corps », 5/9). Mais il regrette que l’euthanasie ne soit pas autorisée, comme l’a été l’avortement (7/11) ; critique les « comités d’éthique » qui défendent « l’urgence de ne rien changer », ainsi que le « principe de précaution » (12/3) ; critique la religion et ses dogmes (l’islam nie l’égalité homme-femme 27/2, « la misogynie, la phallocratie et l’homophobie ont aussi été le discours du judéo-christianisme pendant plusieurs siècles », 27/2, Jésus et Marie sont des « modèles générateurs de névroses »,19/3) ; critique le secret de la confession qui, contre la loi « civile », interdit de dénoncer des prêtres pédophiles (19/3) ; mais déclare « cette semaine, j’ai honte d’être Français » (16/1) quand, après une attaque antisémite, des Juifs parlent de ne plus porter la kippa et que le gouvernement préfère s’occuper de sujets purement symboliques (la déchéance de nationalité). Sans être un adepte de la « licence », il prône donc le dépassement de certains interdits, et défend la liberté individuelle contre la morale religieuse… et contre sa propre vision critique de la religion. Ces positions-là le situent ainsi clairement à gauche (mais pas à l’extrême gauche), sur les manières de vivre.

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Mais son positionnement à gauche est moins évident lorsqu’il aborde le thème de l’école et des savoirs.

Sur l’école, il reprend la thématique conservatrice de la droite sur le retour aux savoirs fondamentaux (lire, écrire, compter). Cependant, réagissant aux attaques dont un caricaturiste de ses amis a fait l’objet après un dessin qui a été compris de travers par certains, il complète le « lire, écrire, compter » par « penser, déchiffrer des images », l’école devant se donner pour objectif de « développer l’intelligence, la culture, l’esprit critique » (12/09). Et d’ajouter : « à l’école, on ne se propose plus de penser ou de méditer, on apprend à être un bon citoyen, un éco-citoyen responsable, à considérer que… la femme peut porter la barbe, etc., pourquoi pas : toutes ces choses-là sont évidemment envisageables, mais après : après qu’on ait appris à penser et à réfléchir ». Ses positions sur l’école le situent donc plutôt au centre.

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Enfin, il est conservateur quand il s’agit du livre numérique, dont il estime qu’il est la marque d’un changement de civilisation, lui-même restant très attaché au livre-papier (26/12). Et il est contre la réforme de l’orthographe (6/2) : contre la simplification (« si on accepte le principe, il va falloir écrire en phonétique »), contre « la disparition de l’orthographe, de la grammaire, du calcul, du par-cœur » (« plus on apprend de choses par coeur, plus le cerveau devient efficace » dit-il en faisant référence à des études scientifiques), et pour un apprentissage de la règle (« la vie en communauté suppose des règles »).

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Ces positions sur l’école et les savoirs le tirent ainsi vers la droite. A l’arrivée, avec un fond de valeurs de gauche et quelques positions plus au centre ou à droite, M. Onfray se situe selon les thèmes abordés dans ces chroniques au centre-gauche sur le deuxième axe de notre grille d’analyse.

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Et puis il y a notre troisième axe, qui porte sur l’identité et la responsabilité. Et là, son positionnement peut paraître très ambigu.

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Sur la plupart des questions relatives à cet axe, il se situe incontestablement à gauche en privilégiant clairement le contexte pour expliquer ce que sont les individus et comment ils se comportent. Selon lui, le « Nul n’est méchant volontairement » de Platon est exact « plus que jamais », et il se félicite que la gauche continue d’expliquer ce qui fait qu’on agit bien ou mal, et cherche des circonstances atténuantes aux criminels, quand la droite préfère mettre en avant « la génétique » (19/12). Il est du côté de la mère d’un jeune « parti faire le djihad » pour qui « on ne nait pas djihadiste, on le devient » (16/4). Et à propos des terroristes auxquels il a été question de retirer la nationalité, il parle de gens « qui ne se sont jamais sentis Français – il faut dire que la République ne s’est pas montrée très désirable pour un certain nombre d’entre eux ». Il reprend le concept nietzschéen de « généalogie » (5/12, 19/12) pour tenter d’expliquer d’où vient le terrorisme (expliquer n’étant pas « justifier »), et récuse le terme de « barbare » (« Les Français aussi ont été ‘barbares’ […] à l’endroit d’autres peuples »). Il considère que l’humiliation joue un rôle majeur dans l’histoire (20/2), et il liste « les causes qui rendent possibles – en partie – le terrorisme : la misère, le chômage, la pauvreté, l’effondrement des valeurs, le fait que la gauche ne soit plus de gauche, notre politique internationale alignée depuis F. Mitterrand sur celle de G. Bush » (16/1). Ce qui lui a fait dire, après les attentats du 13 novembre à Paris : « Nous récoltons nationalement ce que nous avons semé internationalement », sa positon à lui étant « pacifiste » (26/3).

Autres marqueurs « de gauche » sur l’identité et la responsabilité : il se dit favorable au droit de vote des immigrés (5/9), parle de « compassion » à l’égard des migrants (12/9), et est contre « la théorie de l’assistanat » (« les gens sont humiliés quand ils n’ont pas de travail », 20/2).

Son positionnement à gauche sur cet axe ne fait donc aucun doute…

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…Tant qu’il n’aborde pas la question de l’islam et des civilisations.

Car M. Onfray voit en l’islam une religion porteuse de valeurs contraires à celles de « l’Occident judéo-chrétien » (sur l’égalité homme-femme), dénonce les « islamo-gauchistes » (27/2), considère que « la civilisation judéo-chrétienne » est en train de disparaître (12/12) tandis que l’islam serait sur la même dynamique que le christianisme à ses débuts (« avec des guerriers, […] avec des massacres », 12/12), et reprend à son compte la thèse très controversée du « choc des civilisations » (21/11), un ensemble d’idées qu’on a plutôt l’habitude de voir portées par la droite de la droite.

Cependant, il relativise sa critique de l’islam quand il déclare que « la misogynie, la phallocratie et l’homophobie ont aussi été le discours du judéo-christianisme pendant plusieurs siècles » et qu’il y a « évidemment » des musulmans qui sont égalitaires (27/2), ou quand il estime qu’il y a « des civilisations musulmanes » : « il y en a eu des diverses et multiples au travers des âges, et il y a des gens aujourd’hui qui voudraient construire une civilisation à partir de la haine de la musique, la haine du plaisir, l’interdiction de l’alcool ou ce genre de choses » (5/12). Et quand il reprend la théorie du choc des civilisations, c’est après avoir considéré que les engagements militaires des Etats-Unis et de leurs alliés ont causé « 4 millions de morts parmi les peuples musulmans », et que ce sont G. W. Bush et Ben Laden qui ont parlé de « croisade » (26/3). Loin d’essentialiser les « civilisations », il les contextualise donc quand il s’agit de comprendre leurs évolutions et les « tensions » qui peuvent exister entre elles.

Enfin, c’est en « antilibéral » (et donc selon son positionnement sur l’axe économique et social) qu’il juge que la civilisation judéo-chrétienne est en déclin, faute de « valeurs » à défendre : il la voit gagnée par « un matérialisme hédoniste […] dénué de spiritualité », un monde « où le marché fait la loi », au détriment des valeurs que sont « les droits de l’homme », « le droit à la dignité », « le droit au travail », « le droit à l’éducation » (12/12).

En fait, seule sa dénonciation des « islamo-gauchistes », par laquelle il se démarque d’une certaine gauche qui pourrait être qualifiée de communautariste, tire vers la droite son positionnement sur l’identité et la responsabilité (voir Communautarisme : le match gauche-droite).

Libel_IGAxe_IdeeCGXDSans remettre en cause son ancrage à gauche sur cet axe, cette position indique qu’il se situe plutôt au centre-gauche.

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Ainsi, au fil de ses chroniques sur France Culture, Michel Onfray se révèle à gauche sur l’économique et le social, et au centre-gauche sur les manières de vivre comme sur l’identité et la responsabilité. Avec une importance particulière donnée aux questions économiques et sociales, son rejet du libéralisme économique influençant certaines de ses positions sur les deuxième et troisième axes.

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Le profil politique qu’on peut dresser de M. Onfray à partir de ses chroniques sur France Culture ne le situe donc ni à droite, ni à l’extrême droite, ni encore à l’extrême gauche, mais tout simplement… à gauche.

 

2 réflexions au sujet de « Le cas Onfray »

  1. RXP France

    Dans son essai Contre Onfray , le philosophe et ecrivain Alain Jugnon decrypte le declin de la pensee d un des intellectuels les plus mediatises de France.

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  2. Alain CABOS

    Entendons-nous bien. Onfray n’a pas critiqué la gauche dans toutes ses composantes, mais la tendance dominante que l’on retrouve chez la plupart des politiciens « de gauche » en vue. Sur l’école, par exemple, s’il se situe à l’opposé d’une Najat Vallaud-Belkacem, il est en revanche en phase avec Chevènement. Par ailleurs, lorsqu’il estime que « la vie en communauté suppose des règles », l’on est en présence d’une opposition entre le respect de l’autre (« la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ») et l’individualisme exacerbé (« je fais ce que je veux »), totalement indépendante de l’opposition gauche – droite. Ce n’est pas parce qu’UNE gauche a fait siens certains principes que ceux-ci doivent échoir à LA gauche dans son ensemble. D’ailleurs j’irai même jusqu’à dire que l’absence de règles est le propre de l’ultra-libéralisme, c’est-à-dire d’une bonne partie de la droite ! Il est donc pour le moins aventureux d’établir un peu vite des rapprochements entre certains concepts et le spectre politique.

    Venons-en enfin à la critique de l' »islamo-gauchisme » auquel vous faites allusion. Cette expression est, à ma façon de voir, vide de sens pour l’évidente raison que l’islamisme, de par son caractère ultra-conservateur, se situe dans la droite ligne d’événements de l’Histoire comme l’Inquisition catholique que l’on peut difficilement, vous en conviendrez, cataloguer comme « de gauche », mais qui aurait au contraire sa vraie place à l’extrême droite. Quelques personnalités, comme celles qui essaient de justifier le communautarisme en faisant croire qu’il n’y a pas de rejet de femmes dans les espaces publics de certains quartiers, se situent dans une mouvance bien plus intégriste et réactionnaire que par exemple un Manuel Valls plus en phase avec les principes de 1789.

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