Madame du B. est une comtesse. Une vraie
comtesse. Elle est l’héritière d’une fortune considérable. Elle possède des
bijoux dont la valeur se chiffre en millions de dollars. Des tableaux de
maîtres ornent les murs de ses nombreuses propriétés. Madame du B. est
milliardaire.
Madame du B. travaille. Elle a un métier passionnant.
Elle produit des films de cinéma. Pas n’importe quel cinéma. Du cinéma
d’auteur. Comme productrice, Madame du B. aime prendre des risques. Madame du B.
est très estimée dans le milieu du cinéma.
Madame du B. a beaucoup d’amis. Des artistes. Des
vedettes. Des gens riches, et aussi des gens moins riches. Pour ses amis,
Madame du B. adore organiser de grandes fêtes. Madame du B. est une figure de
la jet-set.
Et puis Madame du B. a un fils. Un fils unique. Son
« petit prince », comme elle l’appelle. Il est beau. Il est
courageux. Et elle en fière. Très fière. Il est pilote d’hélicoptère. Il sauve
les gens en hélicoptère. Son fils, c’est tout, c’est sa vie. Madame du B. est
une maman.
Mais un jour, le fils de Madame du B. s’est tué.
Accident d’hélicoptère. Il avait 24 ans.
Et alors le monde de Madame du B. s’est écroulé.
Pendant un temps, elle a pensé mettre fin à ses
jours. Sans son fils, quel intérêt pourrait-elle trouver à la vie ? Le
cinéma, les amis, les fêtes (les fêtes !), tout lui semblait maintenant si
dérisoire... Mais Madame du B. a fini par retrouver la force de vivre. C’est
lui, c’est son fils, c’est la mémoire de son fils qui lui a rendu cette force.
Lui qui sauvait des gens. Lui qui était si courageux. Madame du B. allait
redonner un sens à sa vie : Madame du B. consacrerait sa vie à sauver les
enfants des autres, les enfants victimes de la guerre, de la misère, de la
maladie.
Alors elle vend tout. Ses bijoux. Ses tableaux. Ses
propriétés. Sa maison de production. Elle vend tout, et avec l’argent ainsi
récupéré, elle fonde une association, à laquelle elle donne le nom de son fils.
Une association qui se consacrera au sauvetage des enfants des rues, des
enfants perdus, des enfants détruits par le sida.
Aujourd’hui, à la tête de son association, Madame du
B. parcourt le monde pour tenter de convaincre les gens riches de donner un peu
de leur argent aux causes qu’elle défend. Elle rencontre aussi des responsables
politiques, des dirigeants de grandes entreprises. Elle est écoutée. Elle n’est
pas sûre d’être entendue.
Un jour, on a vous a vue, Madame, participer à une
manifestation devant la bourse de New-York, à Wall-Street. Sur une pancarte, on
pouvait lire : « Combien vaut un enfant africain malade du sida à
Wall-Street ? » Et la couleur de votre regard disait votre
colère. La vie d’un enfant africain ne vaut rien à Wall-Street. La vie
d’un enfant africain n’est pas porteuse de bénéfices futurs. On ne peut
pas en espérer une rentabilité. Et ce n’est même pas la faute des
financiers de Wall-Street. Ce n’est la faute de personne. C’est comme ça.
Mais qui sait ? Un jour peut-être, Madame, la
misère du monde intéressera-t-elle aussi les places boursières.