• Pourquoi ce blog ?   
  • Chapitre 1 :
    Tout ne va pas si mal, tout ne va pas si bien
      
  • Interlude
    Rêvons un peu
      
  • Chapitre 2 :
    Consommateurs et citoyens
      
  • Chapitre 3 :
    Au vote !
      
  • Chapitre 4 :
    L'entreprise citoyenne
      
  • Chapitre 5 :
    Constitution du Fonds
      
  • Entracte
    Rêvons un peu (suite)
      
  • Chapitre 6 :
    L'information des citoyens
      
  • Chapitre 7 :
    Le Système dans les médias
      
  • Chapitre 8 :
    Derniers réglages
      
  • Chapitre 9 :
    Chronologie prospective
      
  • Conclusion
    Rêvons un peu (fin)


  • Annexes :
        - Annexe I
        - Annexe II
        - Annexe III
        - Annexe IV





  • Entracte
    Rêvons un peu (suite)

    REVONS UN PEU

     « Boom des certifications citoyennes en Asie du Sud-Est »

    C’est l’effervescence dans les bureaux de Wong&Associés. Ce cabinet-conseil en certification citoyenne reçoit jusqu’à dix appels par jour d’entreprises désireuses d’être certifiées. « Notre effectif a triplé en moins d’un an, et nous ne pouvons pas répondre à la demande ! nous déclare Monsieur Wong. Nous attendons avec impatience le retour de quatre jeunes recrues actuellement en formation à Tokyo, qui seront opérationnelles le mois prochain. Et nous continuons à recruter ! » Monsieur Wong, qui vient d’ouvrir un bureau dans la deuxième ville de la province, voit l’avenir sereinement.

    Il faut dire que le marché du conseil en certification citoyenne a explosé dans cette zone riche en sous-traitants de tous genres, qui fabriquent pour des entreprises internationales des produits conçus à Los Angeles, Barcelone ou Milan. « Depuis que les donneurs d’ordre ont fait connaître leur intention de s’adresser prioritairement à des entreprises certifiées citoyennes, nous dit Monsieur Wong, les sous-traitants d’ici veulent tous leur certification ! Certains sont pourtant assez éloignés des standards exigés… » Les plus gros écarts portent sur le respect des normes antipollution. « C’est ce qui nécessite généralement les dépenses les plus importantes. Et pourtant, c’est sur la mise à niveau des droits des salariés que nous rencontrons le plus de réticences, bien que les entreprises partent de moins loin ! Alors nous organisons des rencontres dans des entreprises qui s’y sont mises – et qui s’en portent plutôt mieux – pour convaincre les patrons les plus réfractaires. » Et ça marche : jusqu’à maintenant, toutes les entreprises conseillées par Wong&Associés ont obtenu leur certification citoyenne. « L’amélioration du climat social dans ces entreprises a été spectaculaire, se réjouit Monsieur Wong. Les salariés sont vraiment contents... »

    D’ici deux à trois ans, la plupart des grosses entreprises de la région seront certifiées. « Mais les plus petites commencent à s’y mettre, nous dit Monsieur Wong tout sourire. Alors nous n’avons pas fini d’avoir du travail ! »

     

    ***

    « De l’eau pour les villages du Togo »

    Depuis que le seul puits du village de Malé, dans la région des Savanes, au nord du Togo, s’était effondré, les femmes perdaient plusieurs heures chaque jour à aller chercher de l’eau à la rivière voisine. Quatre kilomètres aller, et surtout quatre kilomètres retour, chargées de seaux remplis d’une eau de bien mauvaise qualité, à l’origine de nombreuses maladies dans la population du village, et de la mort de plusieurs enfants en bas âge. Mais comment faire autrement ? La réfection du puits coûtait près de 5000 euros, et le village tout entier avait à peine pu rassembler 500 euros.

    Alors, quand en mai dernier, les représentants de l’entreprise E sont arrivés accompagnés des ingénieurs de l’association « De l’eau pour l’Afrique », c’est peu dire qu’ils ont été accueillis à bras ouverts. « Nous avons eu beaucoup de chance que les gens de l’entreprise E s’intéressent à notre région, déclare Kofi Taandé, le chef du village. L’argent qu’ils ont apporté a permis à une vingtaine de villages d’avoir accès à l’eau potable. Et vous savez, c’est seulement quand l’eau n’est plus un souci, qu’on peut commencer à construire l’avenir. »

    A l’entreprise E, le chef du projet Afrique se souvient avec émotion du premier voyage de son équipe dans la région des Savanes. « Au début, certains parmi nous ne pensaient qu’à une chose : ramener un beau projet qui permette au Groupe E de recueillir un maximum de points lors du vote des citoyens. Mais dès que nous avons commencé à connaître les gens de ces villages, nous avons tous eu sincèrement envie de les aider. Ces villages sont tellement démunis que des sommes qui sont dérisoires pour une entreprise comme la nôtre suffisent à changer radicalement les conditions de vie de leurs populations. En tant que bailleur de fonds, cela nous confère une énorme responsabilité. Mais c’est aussi extrêmement gratifiant. »

    Dans les mois qui viennent, le Groupe E devrait financer la construction de centres de santé. Avant, pourquoi pas, de participer au financement d’écoles primaires, si les suffrages des citoyens sont au rendez-vous…

     

    ***

    « Alexis De Jong, président de FINIMETA : La participation au Système est forcément un bon calcul »

    - Monsieur De Jong, votre entreprise fait partie du Système depuis bientôt un an. A la veille du vote des citoyens, quel bilan tirez-vous de cette expérience ?

    ADJ : Un bilan tout à fait positif. En fait, le bilan était positif avant même l’entrée effective de FINIMETA dans le Système ! En effet, les deux années que nous avons consacrées à l’obtention de la certification citoyenne ont été très riches, à bien des égards. Je tiens d’ailleurs à féliciter les salariés qui ont accompli à cette occasion un travail remarquable, en particulier pour ce qui est du versant « Environnement » de la certification : les actions réalisées sur nos consommations ont permis de diminuer nos factures d’eau de 20%, et celles d’électricité de près de 15%. Mais les plus grosses économies sont arrivées avec l’entrée dans le Système…

    - Pourtant, les sommes que vous devez dépenser en actions citoyennes et humanitaires représentent bien une charge supplémentaire pour votre entreprise !

    ADJ : Certes. Mais ces investissements ne sont pas seulement utiles aux populations auxquelles nous venons en aide. Il ont aussi un effet d’entraînement sur toute l’activité de l’entreprise. Lorsque la décision de participer au Système a été prise, nous avons annoncé à nos collaborateurs que 50% de toutes les économies réalisées dans le cadre de l’exploitation courante iraient grossir le budget ACH (actions citoyennes et humanitaires, ndlr). Il s’en est suivi une très forte implication des salariés, et nous commençons déjà à en ressentir les effets sur notre productivité. Et puis, la participation au Système, c’est un challenge pour toute l’entreprise ! C’est un inestimable facteur de motivation. Depuis que nous nous sommes lancés dans l’aventure, nos enquêtes montrent que les salariés se plaisent davantage dans l’entreprise. D’ailleurs, les chiffres le prouvent : le nombre de démissions a fortement baissé ces derniers mois, et en particulier parmi les jeunes. Ce qui est un réel motif de satisfaction.

    - FINIMETA a longtemps souffert de grèves à répétition, dont certaines ont même nécessité l’intervention des forces de l’ordre. Or il n’y a pas eu une seule journée de grève depuis deux ans. Vous mettez ce résultat sur le compte du Système ?

    ADJ : Il est vrai que nous privilégions désormais les voies de la négociation. Nous discutons beaucoup avec nos organisations syndicales, dans un esprit constructif, et sans tabou. Nous avons procédé à certaines avancées en matière de salaires et de conditions de travail, et je crois pouvoir dire que nous avons désormais toute la confiance des syndicats.

    - Et puis vous ne voudriez pas que des syndicats aillent crier sur tous les toits que la direction de FINIMETA n’est pas sensible aux attentes de ses salariés : ça ne ferait pas très bonne impression sur les citoyens qui vont avoir à se prononcer sur votre entreprise…

    ADJ : Voilà.

    - Confiant, sur les résultats du vote ?

    ADJ : Je ne sais pas ce que le choix des citoyens nous fera gagner. Mais ce que je sais, c’est que cette expérience nous a déjà beaucoup apporté. Avant même de connaître le montant que nous retirerons du Fonds, on peut dire que la participation au Système est de toute façon un bon calcul.

     

    ***

    « Système Citoyen : promesses tenues ? »

    Réaliser des actions citoyennes et humanitaires, c’est bien, le faire savoir, c’est mieux. C’est le constat que certains n’hésitent plus à faire, à quelques jours du vote des citoyens.

    Ces derniers mois, télévisions, radios et magazines ont vu fleurir un nouveau type de publicité : la publicité « Système ». Chez les entreprises qui participent au Système, la stratégie de communication a radicalement changé. Fini les publicités du style « le yaourt Machin, il est bon, et en plus il est bon », les « il y a moins cher, mais c’est moins bien », et autres « les baskets BeBop, c’est trop top ». Les entreprises du Système sont entrées dans l’ère de la communication humanitaire : un enfant du Tiers-Monde qui retrouve le sourire, un SDF qui retrouve un foyer, une rivière qui retrouve ses poissons, voilà la tonalité de ces nouvelles publicités. Et impossible d’y échapper ! Ces publicités sont désormais partout. L’enjeu est tellement énorme pour les entreprises du Système, que nombre d’entre elles sont allées jusqu’à doubler leur budget communication. On en arrive à un point où, pour un euro qui est dépensé en actions citoyennes ou humanitaires, ce sont souvent dix euros qui sont dépensés pour le faire savoir au public. Et ce n’est pas la seule dérive du Système.

    Pour Claudine Ternon, qui dirige une ONG très active en Amérique Latine, c’est le concept même de publicité humanitaire qui est en cause. « La publicité donne une image forcément superficielle de la réalité. Quand une entreprise montre les images d’un hôpital qu’elle a financé dans une région très pauvre du Pérou, ça ne veut pas forcément dire que des gens vont pouvoir s’y faire soigner : un hôpital, c’est aussi du personnel, des médicaments, etc. Ça nécessite un engagement dans la durée, que toutes les entreprises ne sont pas prêtes à assumer. Et ça, la publicité ne le montre pas ! »

    Les critiques viennent aussi des entreprises du Système qui n’ont pas les moyens d’accéder aux grands médias publicitaires. Monsieur Klimp, président de Socpal, entreprise de 600 personnes installée dans l’est de la France : « Nous sommes allés aider un village en Inde, dans une région où une grande entreprise intervenait également. Cette entreprise s’est contentée de distribuer quelques dizaines de milliers d’euros à une municipalité pour faire fonctionner une école : il est difficile de dire si cet argent a vraiment servi à l’école. Mais ça n’a pas empêché l’entreprise de montrer des images de cette école dans une de ses publicités. Nous, nous avons quatre techniciens qui sont restés six mois là-bas pour installer des panneaux solaires qui alimentent plusieurs dizaines de foyers en électricité. Mais nous, nous n’avons pas les moyens de faire de la publicité… »

    Pour contrebalancer le poids de la publicité, il faudrait que les journalistes aillent sur place vérifier la réalité des résultats obtenus. Or rares sont ceux qui font cet effort. La raison nous en est donnée par un célèbre journaliste de la télévision, qui parle sous couvert d’anonymat : « Même si nous découvrions des écarts entre ce qui est montré dans les publicités et la réalité, nous n’en parlerions pas. Nous sommes trop dépendants de l’argent de la publicité pour risquer de mécontenter un annonceur. »

    Alors, Système citoyen ou Système poudre-aux-yeux ? La question mérite en tout cas d’être posée…

     

    ***

    « Les oubliés du Système »

    « Nous ne sommes ni des SDF, ni des petits enfants africains, alors les soi-disant effets bénéfiques du Système, nous ne les voyons qu’à la télé ! Par contre, quand on va faire les courses, il y a un effet du Système dont on se rend bien compte : c’est qu’on paye plus cher qu’avant ! »

    Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas parmi les classes populaires que le Système est le plus populaire. Pour les gens qui ne sont pas suffisamment pauvres pour attirer l’attention des entreprises du Système, ni suffisamment à l’aise pour continuer à acheter les produits rendus plus chers par la taxe « citoyenne », le bilan est loin d’être positif. Contrairement aux entreprises du Système qui, elles, viennent de se partager les milliards du Fonds dans l’euphorie générale des places boursières…

    Et si le Système servait d’abord à donner bonne conscience aux riches des pays riches, en faisant au passage la fortune de leurs plus grandes entreprises ?

     

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