« Boom des certifications citoyennes
en Asie du Sud-Est »
C’est
l’effervescence dans les bureaux de Wong&Associés. Ce cabinet-conseil en
certification citoyenne reçoit jusqu’à dix appels par jour d’entreprises
désireuses d’être certifiées. « Notre effectif a triplé en moins d’un an,
et nous ne pouvons pas répondre à la demande ! nous déclare Monsieur Wong.
Nous attendons avec impatience le retour de quatre jeunes recrues actuellement
en formation à Tokyo, qui seront opérationnelles le mois prochain. Et nous
continuons à recruter ! » Monsieur Wong, qui vient d’ouvrir un bureau
dans la deuxième ville de la province, voit l’avenir sereinement.
Il
faut dire que le marché du conseil en certification citoyenne a explosé dans
cette zone riche en sous-traitants de tous genres, qui fabriquent pour des
entreprises internationales des produits conçus à Los Angeles, Barcelone ou
Milan. « Depuis que les donneurs d’ordre ont fait connaître leur intention
de s’adresser prioritairement à des entreprises certifiées citoyennes, nous dit
Monsieur Wong, les sous-traitants d’ici veulent tous leur certification !
Certains sont pourtant assez éloignés des standards exigés… » Les plus
gros écarts portent sur le respect des normes antipollution. « C’est ce
qui nécessite généralement les dépenses les plus importantes. Et pourtant,
c’est sur la mise à niveau des droits des salariés que nous rencontrons le plus
de réticences, bien que les entreprises partent de moins loin ! Alors nous
organisons des rencontres dans des entreprises qui s’y sont mises – et qui s’en
portent plutôt mieux – pour convaincre les patrons les plus
réfractaires. » Et ça marche : jusqu’à maintenant, toutes les
entreprises conseillées par Wong&Associés ont obtenu leur certification
citoyenne. « L’amélioration du climat social dans ces entreprises a été
spectaculaire, se réjouit Monsieur Wong. Les salariés sont vraiment
contents... »
D’ici
deux à trois ans, la plupart des grosses entreprises de la région seront
certifiées. « Mais les plus petites commencent à s’y mettre, nous dit
Monsieur Wong tout sourire. Alors nous n’avons pas fini d’avoir du
travail ! »
***
« De
l’eau pour les villages du Togo »
Depuis
que le seul puits du village de Malé, dans la région des Savanes, au nord du
Togo, s’était effondré, les femmes perdaient plusieurs heures chaque jour à
aller chercher de l’eau à la rivière voisine. Quatre kilomètres aller, et
surtout quatre kilomètres retour, chargées de seaux remplis d’une eau de bien
mauvaise qualité, à l’origine de nombreuses maladies dans la population du
village, et de la mort de plusieurs enfants en bas âge. Mais comment faire
autrement ? La réfection du puits coûtait près de 5000 euros, et le
village tout entier avait à peine pu rassembler 500 euros.
Alors,
quand en mai dernier, les représentants de l’entreprise E sont arrivés
accompagnés des ingénieurs de l’association « De l’eau pour
l’Afrique », c’est peu dire qu’ils ont été accueillis à bras ouverts.
« Nous avons eu beaucoup de chance que les gens de l’entreprise E
s’intéressent à notre région, déclare Kofi Taandé, le chef du village. L’argent
qu’ils ont apporté a permis à une vingtaine de villages d’avoir accès à l’eau
potable. Et vous savez, c’est seulement quand l’eau n’est plus un souci, qu’on
peut commencer à construire l’avenir. »
A
l’entreprise E, le chef du projet Afrique se souvient avec émotion du premier
voyage de son équipe dans la région des Savanes. « Au début, certains
parmi nous ne pensaient qu’à une chose : ramener un beau projet qui
permette au Groupe E de recueillir un maximum de points lors du vote des
citoyens. Mais dès que nous avons commencé à connaître les gens de ces
villages, nous avons tous eu sincèrement envie de les aider. Ces villages sont
tellement démunis que des sommes qui sont dérisoires pour une entreprise comme
la nôtre suffisent à changer radicalement les conditions de vie de leurs
populations. En tant que bailleur de fonds, cela nous confère une énorme
responsabilité. Mais c’est aussi extrêmement gratifiant. »
Dans
les mois qui viennent, le Groupe E devrait financer la construction de centres
de santé. Avant, pourquoi pas, de participer au financement d’écoles primaires,
si les suffrages des citoyens sont au rendez-vous…
***
« Alexis
De Jong, président de FINIMETA : “La participation au Système est
forcément un bon calcul” »
-
Monsieur De Jong, votre entreprise fait partie du Système depuis bientôt un an.
A la veille du vote des citoyens, quel bilan tirez-vous de cette
expérience ?
ADJ :
Un bilan tout à fait positif. En fait, le bilan était positif avant même
l’entrée effective de FINIMETA dans le Système ! En effet, les deux années
que nous avons consacrées à l’obtention de la certification citoyenne ont été
très riches, à bien des égards. Je tiens d’ailleurs à féliciter les salariés
qui ont accompli à cette occasion un travail remarquable, en particulier pour
ce qui est du versant « Environnement » de la certification :
les actions réalisées sur nos consommations ont permis de diminuer nos factures
d’eau de 20%, et celles d’électricité de près de 15%. Mais les plus grosses
économies sont arrivées avec l’entrée dans le Système…
-
Pourtant, les sommes que vous devez dépenser en actions citoyennes et
humanitaires représentent bien une charge supplémentaire pour votre
entreprise !
ADJ :
Certes. Mais ces investissements ne sont pas seulement utiles aux populations
auxquelles nous venons en aide. Il ont aussi un effet d’entraînement sur toute
l’activité de l’entreprise. Lorsque la décision de participer au Système a été
prise, nous avons annoncé à nos collaborateurs que 50% de toutes les économies
réalisées dans le cadre de l’exploitation courante iraient grossir le budget
ACH (actions citoyennes et humanitaires, ndlr). Il s’en est suivi une
très forte implication des salariés, et nous commençons déjà à en ressentir les
effets sur notre productivité. Et puis, la participation au Système, c’est un
challenge pour toute l’entreprise ! C’est un inestimable facteur de
motivation. Depuis que nous nous sommes lancés dans l’aventure, nos enquêtes
montrent que les salariés se plaisent davantage dans l’entreprise. D’ailleurs,
les chiffres le prouvent : le nombre de démissions a fortement baissé ces
derniers mois, et en particulier parmi les jeunes. Ce qui est un réel motif de
satisfaction.
-
FINIMETA a longtemps souffert de grèves à répétition, dont certaines ont même
nécessité l’intervention des forces de l’ordre. Or il n’y a pas eu une seule
journée de grève depuis deux ans. Vous mettez ce résultat sur le compte du
Système ?
ADJ :
Il est vrai que nous privilégions désormais les voies de la négociation. Nous
discutons beaucoup avec nos organisations syndicales, dans un esprit
constructif, et sans tabou. Nous avons procédé à certaines avancées en matière
de salaires et de conditions de travail, et je crois pouvoir dire que nous
avons désormais toute la confiance des syndicats.
-
Et puis vous ne voudriez pas que des syndicats aillent crier sur tous les toits
que la direction de FINIMETA n’est pas sensible aux attentes de ses
salariés : ça ne ferait pas très bonne impression sur les citoyens qui
vont avoir à se prononcer sur votre entreprise…
ADJ :
Voilà.
-
Confiant, sur les résultats du vote ?
ADJ :
Je ne sais pas ce que le choix des citoyens nous fera gagner. Mais ce que je
sais, c’est que cette expérience nous a déjà beaucoup apporté. Avant même de
connaître le montant que nous retirerons du Fonds, on peut dire que la
participation au Système est de toute façon un bon calcul.
***
« Système
Citoyen : promesses tenues ? »
Réaliser
des actions citoyennes et humanitaires, c’est bien, le faire savoir, c’est
mieux. C’est le constat que certains n’hésitent plus à faire, à quelques jours
du vote des citoyens.
Ces
derniers mois, télévisions, radios et magazines ont vu fleurir un nouveau type
de publicité : la publicité « Système ». Chez les entreprises
qui participent au Système, la stratégie de communication a radicalement
changé. Fini les publicités du style « le yaourt Machin, il est bon, et en
plus il est bon », les « il y a moins cher, mais c’est moins bien »,
et autres « les baskets BeBop, c’est trop top ». Les entreprises du
Système sont entrées dans l’ère de la communication humanitaire : un
enfant du Tiers-Monde qui retrouve le sourire, un SDF qui retrouve un foyer,
une rivière qui retrouve ses poissons, voilà la tonalité de ces nouvelles
publicités. Et impossible d’y échapper ! Ces publicités sont désormais
partout. L’enjeu est tellement énorme pour les entreprises du Système, que
nombre d’entre elles sont allées jusqu’à doubler leur budget communication. On
en arrive à un point où, pour un euro qui est dépensé en actions citoyennes ou
humanitaires, ce sont souvent dix euros qui sont dépensés pour le faire savoir
au public. Et ce n’est pas la seule dérive du Système.
Pour
Claudine Ternon, qui dirige une ONG très active en Amérique Latine, c’est le
concept même de publicité humanitaire qui est en cause. « La publicité
donne une image forcément superficielle de la réalité. Quand une entreprise
montre les images d’un hôpital qu’elle a financé dans une région très pauvre du
Pérou, ça ne veut pas forcément dire que des gens vont pouvoir s’y faire
soigner : un hôpital, c’est aussi du personnel, des médicaments, etc. Ça
nécessite un engagement dans la durée, que toutes les entreprises ne sont pas
prêtes à assumer. Et ça, la publicité ne le montre pas ! »
Les
critiques viennent aussi des entreprises du Système qui n’ont pas les moyens
d’accéder aux grands médias publicitaires. Monsieur Klimp, président de Socpal,
entreprise de 600 personnes installée dans l’est de la France :
« Nous sommes allés aider un village en Inde, dans une région où une
grande entreprise intervenait également. Cette entreprise s’est contentée de
distribuer quelques dizaines de milliers d’euros à une municipalité pour faire
fonctionner une école : il est difficile de dire si cet argent a vraiment
servi à l’école. Mais ça n’a pas empêché l’entreprise de montrer des images de
cette école dans une de ses publicités. Nous, nous avons quatre techniciens qui
sont restés six mois là-bas pour installer des panneaux solaires qui alimentent
plusieurs dizaines de foyers en électricité. Mais nous, nous n’avons pas les
moyens de faire de la publicité… »
Pour
contrebalancer le poids de la publicité, il faudrait que les journalistes
aillent sur place vérifier la réalité des résultats obtenus. Or rares sont ceux
qui font cet effort. La raison nous en est donnée par un célèbre journaliste de
la télévision, qui parle sous couvert d’anonymat : « Même si nous
découvrions des écarts entre ce qui est montré dans les publicités et la réalité,
nous n’en parlerions pas. Nous sommes trop dépendants de l’argent de la
publicité pour risquer de mécontenter un annonceur. »
Alors,
Système citoyen ou Système poudre-aux-yeux ? La question mérite en tout
cas d’être posée…
***
« Les
oubliés du Système »
« Nous
ne sommes ni des SDF, ni des petits enfants africains, alors les soi-disant
effets bénéfiques du Système, nous ne les voyons qu’à la télé ! Par
contre, quand on va faire les courses, il y a un effet du Système dont on se
rend bien compte : c’est qu’on paye plus cher qu’avant ! »
Le
moins que l’on puisse dire, c’est que ce n’est pas parmi les classes populaires
que le Système est le plus populaire. Pour les gens qui ne sont pas
suffisamment pauvres pour attirer l’attention des entreprises du Système, ni
suffisamment à l’aise pour continuer à acheter les produits rendus plus chers
par la taxe « citoyenne », le bilan est loin d’être positif.
Contrairement aux entreprises du Système qui, elles, viennent de se partager
les milliards du Fonds dans l’euphorie générale des places boursières…
Et
si le Système servait d’abord à donner bonne conscience aux riches des pays
riches, en faisant au passage la fortune de leurs plus grandes
entreprises ?